Images et prose

« Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt… ». Après la bavure d’Ibrahimovic, en avril 2015 au stade Chaban-Delmas, Vincent Duluc (l’Equipe) a complété ce proverbe chinois : « … et quand un joueur insulte un arbitre, le football français condamne la caméra ».
Il avait raison ; c’est le joueur le coupable et non pas ceux qui ont relayé ses paroles ou ceux qui l’ont entendu.

Mais les sportifs, dans leurs déclarations à chaud, sont souvent excusables et la véritable question à se poser est : pourquoi depuis quelques années les émissions de sport sont-elles si fières de nous faire part des « réactions » des joueurs ?

Pour un Michel Platini qui savait distiller une information originale ou un trait d’humour, pour un Gourcuff ou un Gilles Simon capables de livrer leur analyse d’un match en bon français,  ou, plus récemment encore, une Marie Dorin si naturelle, un Renaud Lavillenie plein de franchise ou un Pierre-Antoine Bosse qui répète que le sport est un jeu, combien de sportifs ne disent que des banalités, souvent dans une langue très approximative !

A la télé, l’important ce sont les images. Les interviews nous ennuient la plupart du temps car les sportifs ont appris depuis les années 90 à utiliser la « langue de bois ».
Est-ce vraiment intéressant d’écouter un footeux nous dire que son but récompense le travail de toute l’équipe mais que ce n’est pas parce qu’on a gagné un match qu’on a gagné le championnat et qu’à partir de là…? blablabla!
Aux championnats du monde de natation en 2010, la retransmission d’une course en direct avait été interrompue pour laisser la place à l’interview de X. Tu parles d’une aubaine ! X a dit que « voilà il est très content d’avoir gagné parce que voilà c’était son objectif et que voilà il a fait des efforts toute l’année à l’entraînement et que voilà à partir de là il est très satisfait ». Merci beaucoup pour l’info !

Le sportif n’est pas le seul responsable car il doit répondre auqx questions qu’on lui pose.
Quelle est cette mode depuis le début des années 2000 de « recueillir les impressions » d’un sportif ? Pourquoi demander au joueur de tennis ce qu’il a ressenti alors qu’on voudrait savoir pourquoi il a servi sur le revers de son adversaire au 2e set alors qu’il menait en servant sur le coup droit ou s’il a changé sa technique de service pour améliorer son pourcentage de premières balles ?
Pourquoi le journaliste demande-t-il :  « qu’est-ce que ça fait de perdre ? » alors qu’on voudrait savoir pourquoi ce footballeur a tiré au lieu de centrer pour son partenaire qui était seul devant le but vide !

Pire ! Comment peut-on demander à Matthieu Faivre, tellement décu par sa 7e place dans le slalom géant des JO de 2018, si le bon résultat d’ensemble des autres Français le console ! De même, comment peut-on demander à Quentin Fillon-Maillet et à Antonin Guigonnat de donner leur avis sur la prestation de Martin Fourcade, auteur d’un retour spectaculaire dans la mass-start du biathlon de Kontiolahti,  alors qu’ils sont visiblement  malheureux de leur résultat !

Les sportifs sont bons en sport ! Ils ne sont pas toujours bons pour parler. Montrez-nous les sportifs sur les terrains et pas quand ils répondent aux questions pas forcément futées des journalistes.

Et depuis quelque temps (parce qu’on est déçu par la prose des sportifs?) à la télé on nous donne à lire les SMS (ou tweets) des téléspectateurs. On sait ainsi que Quentin a veillé avec son grand père pour voir les jeux de Vancouver et que Marie-Colette préfère quand Tsonga porte des chaussettes claires ! Merci beaucoup pour l’info.

A force d’écouter les athlètes, certains journalistes de télé ne s’expriment pas mieux qu’eux.
Le célèbre  « KO mais toujours debout » (L’Equipe TV pour l’ASVEL le 19/11/2004) nous a beaucoup amusés mais d’autres erreurs nous font moins rire.
 » MarquE Cécillon qui a fait matchE nul, lors du testE match de marsE dernier retransmis en directE du ParQUE des Princes, à l’ouestE de Paris !  »
Et Mauresmo qui est « devenue numéro UNE mondiale alors qu’elle s’était faitE peur sur son service ».
D’autres sont « candidats au podium, voire mieux ». Ah bon ! peut-être 2 mètres au-dessus?
Et celui qui nous raconte que untel « s’est donné à 120 % ». Il faut qu’on nous explique comment il a fait !
Il est aussi arrivé que ni le journaliste ni le consultant ne connaissent la règle de la compétition (JO 2010) en affirmant qu’untel se qualifie pour la finale en snowboard half-pipe messieurs ! En vérité, il est éliminé !

Les commentateurs de télé sont devenus extrêmement chauvins. Ils encouragent systématiquement les Français en perdant un minimum de clairvoyance (c’est la même chose à l’étranger) et oublient de souligner les performances de leurs adversaires.
Attention ! le nationalisme, parfois haïssable, n’est peut-être pas loin !
Parfois le commentateur s’égosille parce qu’à un tiers de la course le Français est 3e – « en position de médaille de bronze » (sic) – dans un peloton compact de 18 fondeurs ! (André Garcia à Vancouver) ! Heureusement que Corinne Niogret, la consultante, était là pour le rappeler à un peu de réserve.
France 2 n’a pas diffusé certaines finales des championnats du monde de natation (en 2010) car il n’y avait pas de Français !
Ce n’est pas normal qu’on dise sur Infosport (en 2009) que Vittoz a fini 4e sans citer le nom des 3 premiers parce qu’ils ne sont pas français.

Le 17 août 2016, Martin Fourcade dont la parole est d’or stigmatisait le chauvinisme des média en déclarant pendant les JO de Rio : « Dégueulasse pour Aurélie Muller (disqualifiée aux 10kms en eau libre pour avoir bousculée son adversaire), fantastique pour Mahiedine Mekhissi (3e au 3000 mètres steeple). On est bien chauvins quand même! »

« J’ai une patrie, la langue française » disait Albert CAMUS.

Si en France la langue française est négligée par le journalisme audiovisuel (pas seulement dans le sport), nous avons la chance d’avoir un quotidien, l’Equipe, qui essaie d’écrire dans un français parfait. l’Equipe nous informe dans une langue impeccable et certains comme Pierre-Michel Bonnot et Vincent Duluc, après Denis Lalanne et Philippe Bouin, nous enchantent par la qualité de leur prose. Et quand il arrive (très rarement) qu’un de ces reporters s’égare, Stéphane Kohler le fustige dans une « humeur » bien sentie. Ce dernier aime défendre notre langue et nous régale par son humour mais aussi par la justesse de ses remarques.

Certes la moitié des pages de l’Equipe est réservée au football -concession obligatoire à la rentabilité- mais on n’est pas obligé de les lire!

Cet article a été publié dans soif de jouer. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s